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Vous avez le profil mais...


On serre la main, tout sourire : « Ravi de vous rencontrer ». On prend place et on commence à se raconter, à se « vendre » tel un produit de consommation mais avec l’habileté d’un passionné, d’un intrépide.

Puis, espérant avoir convaincu durant ce quasi monologue, on guette l’étincelle dans le regard de notre recruteur après avoir déposé nos tripes sur la table.

Elle est là l’étincelle mais si fragile, sur le point de s’éteindre à tout moment. On le sent, on le redoute, alors on tente un dernier coup de maître, on balance son atout comme un joueur de cartes enflammé, un argument de poids qui attiserait le regard de celui qui a notre futur boulot entre les mains.

Mais l’étincelle si elle demeure au fond de la pupille, ne s’embrase pas ; elle est prudemment allumée en attente d’on ne sait quoi ; ou plutôt si : en attente d’une fin de crise improbable et qui donne de bien mauvaises habitudes aux actifs, celles de se méfier de son concitoyen, de ne plus parier sur l’audace, de ne plus saisir les opportunités. Les courageux, les entreprenants, les innovants, les créatifs, en prennent pour leur grade.

Nous sommes en période de morosité et pas seulement financière mais sociale, humaine.

  • La confiance à zéro


Kenneth Arrow, prix Nobel d’économie en 1972, avait quelques années d’avance lorsqu’il affirma que l’origine des richesses des nations ne relevait ni d’un facteur économique traditionnel tel que le travail ou l’accumulation de capital physique et humaine mais d’un tout autre facteur : « On peut vraisemblablement soutenir qu’une grande part du retard de développement économique d’une société est due à l’absence de confiance réciproque entre ses citoyens ».

Les compétences, l’expérience, le savoir-faire, le cran et l’opiniâtreté, sont souvent balayés par un manque de confiance totalement irraisonnée de la part d’un décideur.

Même si ce dernier sait que l’expertise de l’homme ou de la femme assis en face de lui pourrait lui apporter la croissance qu’il recherche pour son entreprise, il se résigne à le laisse partir d’une deuxième poignée de main, moins ferme, car le 100% de réussite n’existe pas et que la peur de perdre vient le chatouiller : « Vous avez le profil mais... », dit-il avec toutes les raisons du monde qu’il croit bonnes.

Voilà pourquoi, la France patauge dans son immobilisme, se contentant d’attendre à l’abri que l’orage passe. Dehors, au pied de la grotte, les curieux et les créatifs culturels attendent eux aussi leur tour. Et ils apprivoisent peu à peu le monde sauvage, hostile ; fouettés par le vent d’une tempête économique et humaine qui les déconcerte.

  • Cessons de faire le singe


Un entrepreneur anglais me disait l’autre semaine: « Vous les Français, vous allez avoir du mal à sortir de la crise car vous êtes comme le petit singe : vous vous bouchez les yeux, les oreilles, la bouche. Totalement imperméables à ce que la crise peut apporter, peu combatifs et dans un attentisme dangereux. »

Et ce n’est pas seulement les demandeurs d’emploi qui trinquent mais aussi les salariés qui paient le prix fort : souvent démobilisés, amers et lassés par des politiques d’entreprise qui leur demandent de cumuler les fonctions, les métiers, les heures de présence… en comprenant si peu leurs problématiques du quotidien, prenant encore trop rarement en compte la nécessité de travailler avec eux sur l’équilibre vie privée/vie professionnelle.

Notez que tout espoir n’est pas perdu : les facteurs vont bientôt pouvoir nous aider. Quand ils auront déposé le courrier, ils pourront réparer une fuite dans la cuisine, repasser la chemise de papy, attraper le chat dans l’arbre du voisin.

Plus tard, sans doute, leur demandera-t-on de réconforter leurs concitoyens proches du burn out. La Poste redeviendra ainsi l’un des secteurs où l’on recrute le plus. La société a toujours su rebondir.